PAR DELÀ LES FALAISES : dernier chapitre

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  Chapitre 30 : esperanza

Il est tard quand le capitaine, comme chaque lundi, actionne la corne de brume pour rappeler tout le monde à bord. Zoyo a réussi à tromper sa vigilance, mais pour une fois, il ne se fait pas frotter les oreilles, même s’il gravit la passerelle en titubant. Le sergent a tenu à fêter la naissance de sa fille avant le départ du bateau. Aujourd’hui, le traditionnel repas du capitaine à la table des Rodario n’a pas eu lieu, mais la durée de l’escale du Maramar a battu tous les records.

Graziella m’a accompagné sur le quai. La plus belle fille de l’Archipel ne sourit plus. Pour la première fois, notre séparation prend un sens différent.

– Tu m’attendras ?

– Bien sûr idiot, mais pas comme tu crois.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Moi aussi, je vais aller sur le Continent.

– Tu as accepté l’offre du club d’athlétisme ?

– Non, je fais ma rentrée dans un mois, dans une école spécialisée.

– Pour courir ?

– Courir ? Non, enfin pour courir à ma façon. Regarde !

Graziella me tend un morceau de papier, un article de journal plié en quatre. La photo de Sassa prise par Graziella s’étale sur trois colonnes. Le titre annonce : Une adolescente récompensée au Festival international de la photographie.

– C’est Occhio qui me l’a envoyé. J’ai obtenu une bourse. Si tout se passe bien, tu as devant toi une future photographe.

– Tu vas quitter l’Île ? Et tu ne m’as rien dit ?

– J’ai reçu la lettre le jour où tu t’es enfin décidé à m’embrasser. Pour toi, ça faisait beaucoup trop de changements d’un seul coup, alors j’ai gardé la nouvelle pour plus tard. T’es fâché ?

– Non, mais j’ai du mal à réaliser.

– Tu te souviens de ce que disait Occhio à propos de l’œil ?

– Oui, l’œil du photographe.

– Je crois que ça va me plaire, montrer ce que personne ne remarque. Poser le doigt sur quelque chose, même si ça fait mal.

Graziella se tourne vers le village et lève brièvement les yeux sur les palissades du camp, derrière la vieille tour de garde. Son regard suit les reliefs, descend sur les jardins, balaye l’amphithéâtre des maisons blanches autour de la petite place, puis se fixe à nouveau sur la mer et l’horizon.

– Mais maintenant, à quelques jours du départ, j’ai un peu peur.

– Tu vas y arriver, j’en suis sûr !

– Tous les plus grands sont partis de rien, hein ?

– Si Occhio le dit, alors c’est sûrement vrai.

– C’est toi qui avais raison, on pouvait lui faire confiance.

La corne de brume du Maramar retentit une nouvelle fois. Aujourd’hui, c’est moi le retardataire que le capitaine rappelle à l’ordre. Je serre Graziella dans mes bras :

– Tu crois qu’on pourra se voir sur le Continent ?

– Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais te laisser sauver le monde et construire des ponts tout seul, tu vas avoir besoin d’un coup de main, Dottore !

Nous échangeons un dernier baiser. Enfin un avant-dernier. Parce que le Ouuuuuh que Ma Bolina lance à la vue de nos embrassades nous fait tellement sursauter que nos dents s’entrechoquent presque et qu’il nous faut recommencer.

J’empoigne mon sac pour quitter l’Île, une nouvelle fois. Il y a cinq ans, pour ma première traversée, j’étais à peine assez grand pour jeter un œil par-dessus le bastingage. C’est pour cette raison que le capitaine m’avait assis sur la table à cartes. Le nez collé à la vitre, je pouvais saluer mes parents qui agitaient les mains, sur le quai, à la fois fiers et tristes.

Bien sûr, j’avais déjà pris la mer avec mon père. Des dizaines de fois sur son bateau de pêche. Mais ça ne comptait pas. Ce n’était pas le jour du grand départ, celui qui me conduisait pour la première fois vers le Continent pour rejoindre l’école du Gouvernement. J’avais du mal à retenir mes larmes. Pour me les faire oublier, le capitaine avait fait diversion :

– Tu vois, ça, c’est la barre, c’est elle qui décide de notre direction, ici l’écran du radar, très utile les jours de brouillard. Le compas pour maintenir le cap. Les leviers de commande, un pour chacun des deux moteurs et enfin, l’instrument indispensable parce qu’il permet de faire du bruit et de se croire important, la corne de brume. Écoute !

Le mugissement qui m’était pourtant familier avait failli me précipiter par terre. J’avais senti la table trembler sous mes fesses quand les deux moteurs avaient écarté le bateau du quai. Bercé par les explications du capitaine, ma tristesse oubliée, je m’étais retourné pour voir les falaises diminuer, comme si elles s’enfonçaient dans l’eau. Et puis, la mer avait pris toute la place. L’instant d’avant, entre l’eau et le ciel, il y avait un trait blanc sur l’horizon. La seconde suivante, l’Île avait disparu tout à fait.

Le capitaine, ce jour-là, m’a aidé à grandir. C’était un au revoir sans chagrin, pas un adieu.

Aujourd’hui, je vais attendre un peu avant de m’asseoir sur la table à cartes. J’ai envie de profiter jusqu’au bout de mon Île et des personnes que j’aime. Le bateau s’écarte, le capitaine actionne de nouveau la corne de brume, mais cette fois, c’est pour souhaiter bienvenue au bébé Rodario, j’en suis sûr. Mon père et ma mère se tiennent serrés l’un contre l’autre sur la terrasse du café, ils m’adressent un dernier signe de la main. Les trois Maria pendues à ses jambes, Ma Bolina essuie une larme avec un coin de son tablier blanc. Graziella m’envoie un ultime baiser du bout des doigts. Elle se moque de moi et de mes histoires de ponts, mais au fond d’elle, elle a compris ce que je voulais dire. Tous les ponts ne sont pas faits de béton et d’acier. Il existe de nombreuses manières de construire des ponts, j’en trouverai bien une à ma portée pour permettre les échanges, les mélanges. Pour que la soif d’apprendre remplace la crainte de l’autre. Et j’ignore si, à nous deux, nous pourrons sauver le monde. Mais je sais qu’avec Graziella, j’ai très envie d’essayer. Et puis sauver le monde peut-être pas, mais se dire qu’on peut sans doute se rassembler pour autre chose que rejeter une baleine à la mer, même si on est persuadé que c’est pour son bien. Ouvrir les yeux sur ce que la mer peut déposer sur le rivage. Comprendre que certains voient des déchets trimballés par les flots quand d’autres y découvrent des trésors. Comme ces éclats de verre multicolores qui, depuis bien longtemps, ne tailladent plus les pieds des habitants de notre Île de cailloux blancs.

Le Maramar a déjà dépassé la jetée quand j’aperçois le sergent Rodario qui court le long du quai. Il s’arrête in extremis pour ne pas basculer dans l’eau et crie les mains en porte-voix !

– Zani ! Zani ! On a choisi le prénom !

– Encore une Maria ?

– Non ! On va l’appeler Esperanza ! Esperanza !

 

FIN

 

2 réflexions sur “PAR DELÀ LES FALAISES : dernier chapitre

    • On pourra discuter de la notion de mérite chez les éditeurs, mais je n’ai pas le sentiment que cela constitue un critère de priorité.
      Pas de papier prévu pour Par delà les falaises. Merci, Joël, pour ta lecture.

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